mercredi 1 mai 2013

Ajmer



Ce 1er mai 2013, nous retournons à Varanasi. Nous avons chargé nos sacs des 40 kgs de pierres et colliers achetés par Emiline, appelé un taxi et avalé la petite demi-heure de route entre Pushkar et Ajmer, d'où part notre train. Nous avons un peu d'avance, ce n'est pas le cas du train qui est annoncé avec …10 heures de retard. On croit d'abord à un souci d'affihage du tableau numérique, avec Emiline, et puis renseignements pris, non, le train partira bien avec dix heures de retard, c'est-à-dire à 22h50 au lieu de 13h50 comme d'abord promis.
Argh!
Mais ça se peut comment, ça, dix heures de retard? Renseignements re-pris, le train venant de Varanasi a été retardé, on l'attend pour qu'il reparte dans l'autre sens, et avant cela, il faudra le nettoyer. Ah bon. C'est organisé comme ça, les trains, en Inde. 
On fait quoi? On retourne à Pushkar?
Bof. Traîner pour traîner, on décide de traîner ici, des fois que —fol espoir— le train arriverait plus tôt et donc, repartirait plus tôt, on ne sait jamais… 

Leçon importante No 1: les indiens ont une façon bien à eux de respecter les horaires qu'ils fournissent, mais ils sont parfaitement au clair sur la durée de leur retard. Ne jamais imaginer qu'ils en auront moins que prévu, mais plutôt le contraire.

Il fait trop chaud pour m'énerver, c'est donc avec un électrocardiogramme totalement zen que je suis mes amis dans la salle d'attente. L'électroencéphalogramme, en revanche, lui, bout. Non, mais on se fout de la gueule de qui? C'est Emiline qui monte les tours pour tout le monde, elle a raison, mais hélas, ça ne change rien. Personne d'autre qu'elle et quelques-uns de mes neurones pour s'indigner.

Salle d'attente, donc.
Il y en a trois: celle pour les hommes, celle pour les femmes et celles pour les "sleepers". C'est la première classe de voyageurs, la dernière chez nous. Le peuple en vrac composé des hommes, des femmes et des étrangers. 

Nous sommes deux femmes et un homme, la seule salle d'attente possible pour notre cas de figure: les sleepers. Sauf que ça va pas être possible: pas d'air conditionné, salle déjà bondée et dégueulasse; on tente les femmes. À peine sommes-nous assis que deux cerbères femmes en uniformes, matraque au poing, entrent et froncent les sourcils en voyant Raju. Emiline se précipite : «Non, il est avec moi, il n'arrivera rien, c'est promis, on est ensemble, on a dix heures à attendre, c'est mon boy-friend.» Vu que le reste de la compagnie n'a pas froncé les sourcils, tout le monde se détend, sauf mes sourcils à moi qui se froncent d'imcompréhension. Ah bon? À ce point, la ségrégation? 

Ensuite, c'est un monsieur chef mâle masculin qui vient mettre bon ordre, car, non décidément, nous n'aurons pas le droit d'attendre avec les femmes, ça ne passe pas. Emiline explose: «Non mais c'est quoi, ces conneries? Une nana qui est violée chez les nanas, ça passe pas, mais si ça arrive chez les hommes, alors tout va bien?». Je comprends alors qu'un endroit bien sécurisé est reservé aux femmes seules et qu'on est plus coulant sur l'occupation des autres salles d'attente. Mais bon... un viol dans cet endroit? Il faut vvvraiment avoir envie!  

Va donc comprendre la vraie raison de cette ségrégation des salles d'attente si peu logique et pratique...
Les castes n'existent officiellement plus en Inde depuis pas mal d'années, mais le système survit sur son inertie, faute de changer les habitudes, les panneaux sur les salles d'attente et l'affectation du personnel à un autre poste plus utile.

Mais chez les hommes, il n 'y a pas assez de place. Emiline râle sec et, devant son mécontentement, le monsieur chef en chef nous trouve deux sièges. Sur le troisième, un mâle mou qu fait signe qu'il va se déplacer, oui, bien sûr, puisqu'on lui demande à peu près gentiment, shanti-shanti (doucement-doucement), pour que nous puissions être les trois ensemble. Ça lui prend trois minutes, je ne sais pas pourquoi, pourtant il peut choisir entre trois ou quatres autres sièges isolés.

Nous nous faufilons entre les fesses et les bagages d'une famille à terre en train de manger. Bruyamment. À ce moment précis, je me dis que c'est pas possible. Enfin, je me répète une fois de plus que ça ne va pas être possible, que c'est sûrement un cauchemar, je vais me réveiller dans un endroit douillet, au frais, dans le silence, et cette attente de dix heures n'existera plus! Parce que 50cm sur 50cm d'espace vital pendant dix heures, non. Ça va pas le faire. Je vais hurler, agresser quelqu'un, me rouler par terre… 





Je retrouve une technique que j'avais enfant quand il fallait tromper l'ennui. Je sors mentalement de mon corps. Je flotte au-dessus de la réalité, j'observe et je ne ressens plus rien. J'arrive même à m'endormir d'ennui. Ce que je fais sporadiquement pendant les premières heures de cette longue attente. 

Je l'ai repéré le dès que nous avons pénétré la salle d'attente: un homme grand, cheveux poivre et sel, vêtu d'orange. Il croise le regard de tous ceux qui entrent, quand il croise le mien, je suis sur mes gardes. Je ne sais toujours pas s'il faut avoir peur ou si ces hommes sont vraiment aussi doux et bienveillants qu'ils en ont l'air. Je lâcherai cette peur dans quelques jours, mais quand il m'a fait signe qu'il y avait une place de libre à côté de lui, je l'ai ignoré. Maintenant, j'observe son manège: il fait de même avec tous. C'est le placeur de service. Il indique au gens si une place est vraiment libre ou seulement temporairement inoccupée. J'en souris intérieurement. Il agira ainsi jusqu'au moment où il quittera la salle d'attente pour aller prendre son train d'une démarche chaloupée de gourou. Un gourou-placeur. 

Nous avons une place assise, il s'agit de la conserver. Impossible d'aller boire un verre à trois dans un endroit frais, parce que d'abord, il n'y en a pas, ensuite il faut quelqu'un en permanence pour garder nos places assises et nos sacs. A un moment, j'ai tellement mal au jambes et au coccyx d'être assise sur du dur que je me lève, et je vais faire un aller-retour du quai de la gare. Pour ce faire, je dois enjamber une barricade de sacs. J'en pousse un avec aussi peu de civilité que que l'indien parvenu chef de famille envahissante qui l'a posé ainsi pratiquement sur mes pieds, se fichant bien du dérangement provoqué. Ce sac est désormais au milieu du passage, je m'en fous, je le laisse, ce sera mon premier mouvement d'humeur mauvaise. Sur le quai de gare, je prends quelques photos, je sais pas, pour avoir l'impression que ça sert à quelque chose. Je marche lentement en serrant mes muscles, pour les dérouiller. J'ai tué vingt minutes.





Quand je reviens, la famille est partie, ça fait tout vide devant nos sièges. Aaah, ça va mieux! Sur le banc il y a une nouvelle dame qui a trop de dents. Elle doit pousser ses lèvres et ses joues en avant pour les recouvrir d'une moue. Son téléphone sonne, elle se met à parler en souriant, ses dents sont horizontales. Telles les touches d'un piano. Aussi blanches, et sans les touches noires. Elles partent en s'écartant régulièrement. Je me retiens de rire, c'est très vilain, je me retiens aussi de prendre une photo, mais c'est fascinant, des dents ainsi disposées. J'imagine que ce n'est pas exprès, tout de même. Au téléphone, elle se marre, ça lui donne un sourire en éventail. 

Fou rire intérieur calmé, je retourne à l'ennui de l'attente en faisant un petit jeu sur mon iPhone. Plus tard, c'est Raju qui va nous chercher un snack. Une sorte de beignet très épicé qu'on mange avec du chutney. Il le ramène emballé dans du papier journal. Mmh… 

Entre un couple de petits vieux. Ils sont très mignons, de la même taille, du même gabarit. Tous ronds comme des jolis petits tonneaux. Lui est en blanc immaculé, elle en rose saumon éclatant, des vêtements nets comme dans la pub Omo, tous beaux, tous propres dans cet endroit pisseux. Ils marchent bras dessus, bras dessous, s'équilibrant mutuellement, car ils boitent tous les deux, mais pas tout à fait au même rythme. Ça leur donne une démarche de pingouin et ils basculent de gauche et de droite en chœur. Ils vont jusqu'au fond de la salle et atteignent les toilettes. Quelques minutes plus tard, j'ai droit au verso du sketch: le couple de pingouins retraverse la salle dans l'autre sens en brinquebalant tout pareil. Il ne manque que le crin-crin d'un orgue de barbarie et un décor psychédélique pour en faire un dessin animé.

Dans la journée, on achète nombre de bouteilles d'eau fraîche qu'on se partage vite avant qu'elle ne chauffe. Je bois sans arrêt et n'ai pas besoin d'aller aux toilettes: je crois que l'eau s'évapore tout de suite. J'ai acheté à Pushkar un roman français épais qui me permet lui aussi de m'évader de cette interminable attente.

Je lève un œil morne, dérangée dans ma lecture par un mec qui parle fort à son téléphone. Il s'est installé sous les prises électriques pour recharger son appareil pendant qu'il parle, je pense «un mec branché sur le secteur, c'est rigolo». Il s'exprime en hindi et je ne comprends rien, mais la musique est jolie. Un peu forte, peut-être, je me demande s'il n'y aurait pas moyen de baisser le son. C'est alors que j'aperçois un autre homme en face, également au téléphone. Tous deux parlent fort et ensemble, tout le monde les entend parfaitement d'un coin à l'autre de la salle d'attente. Puis soudain, ils parlent à tour de rôle et s'ils ne regardaient pas leurs doigts de pieds respectifs, on croirait qu'ils sont ensemble en conversation. Ça ne dure pas longtemps, quelques répliques, et je pique un autre fou rire intérieur. 

Vers 16 heures, on nous annonce deux heures supplémentaires d'attente. Là, on se fait la réflexion qui tue: «on aurait dû retourner passer la journée à Pushkar». AH NON! C'est nul de dire ça! On est à la mi-temps, il nous faut encore de la patience, ça plombe, une remarque pareille! Je respire, je retourne à mon roman. 

Je suis extirpée de l'intrigue qui se passe au frais, à Moscou en hiver  —donc d'autant plus contrariée de l'être que j'avais froid, à l'instant— par Marie-mère-de-Jésus qui nous tend un registre. Je crois à une mendiante, je ne comprends pas ce qu'elle veut avec son registre élimé. Emiline saisit le carnet avec énervement et le remplit en consultant nos billets de train. Cette indienne burinée enveloppée dans un sari bleu ciel donne de la voix, et l'image de Marie-mère-de-Jésus est instantanément remplacée par celle de Mandy-mère-de-Brian dans le film La vie de Brian des Monthy Python.
Même horrible voix éraillée. 

Mandy est la chef qui a remplacé le précédent chef et elle vient faire de l'ordre dans la faune qui occupe les salles d'attente. Elle vérifie donc que nous sommes bien dans la bonne classe et commence par virer les «sleepers». Elle ne peut tomber plus mal, Mandy, nous vivions un très joli moment harmonieux: la salle pas trop pleine, une fraîcheur tout à fait acceptable grâce aux portes fermées depuis un petit moment, ce qui empêchait l'air d'aller conditionner le quai de gare, les gens étaient calmes, tout allait bien. Pourquoi maintenant? Est-ce qu'un dieu méchant s'assure que le chaos règne partout en permanence et envoie des harpies en sari bleu pour foutre le boxon? 

Exit donc un touriste blanc qui voyage au meilleur marché. Et puis Mandy cherche des chicanes à un qui n'en veut pas, et le ton monte. On dirait bien qu'ils s'insultent à quelques-uns. Elle n'en démord pas, Mandy, elle ira jusqu'au bout. Encore un ou deux voyageurs devront quitter cette salle peu occupée à cette heure pour aller s'entasser à côté, avec ceux de leur rang. 

Je sais pas, mais elle me chauffe, Mandy! Pour la deuxième fois depuis le début de la journée, je m'énerve intérieurement. Mandy en a terminé avec son registre, elle est partie. Entre une famille avec deux filles, dont une petite d'un an qui marche tout juste. Adorable, mais bruyante. Elle trotte partout, sa grande soeur la retient, la contient dans un petit périmètre. Ça ne plaît pas à la petite qui commence à pleurer très fort. Après la voix de crécelle de Mandy, les cris de la petite me font éclater, et je m'entends dire haut, fort et en français:
— Elle se tait, cette petite, ou je l'éclate?
J'ai pas encore eu le temps d'avoir honte que, miracle, elle se tait! 
Heureusement, personne n'a compris mes mots, à part Emiline qui est en mode zombie d'ennui. Ma remarque passe aussi léthargiquement que le temps, mais elle aura eu le bon effet, non seulement de faire taire la petite, mais de me soulager.

Mon dernier mouvement d'humeur, c'est quand, alors qu'on papote avec Emiline, je me rends compte qu'une bonne femme me dévisage depuis de longues minutes. Je suis dérangée par ce regard fixe, je n'arrive pas à discerner s'il est bienveillant; il est de toute manière instrusif. Alors, au milieu d'une phrase, je glisse adolescemment à Emiline: «tu crois qu'elle veut ma photo?». Elle sourit, l'autre finit par tourner la tête.

Enfin, le train est à quai!
Nous y grimpons, préparons nos couchettes et hop, dodo! Il est minuit et demie, le train part avec quatre minutes de retard sur l'horaire retardé prévu. Il prendra encore quatre heures de retard sur le trajet, les quatre heures nécessaires à faire les derniers 140 km. De quoi tester notre taux de patience. 

Mais il est à souligner une chose parfaite dans ce trajet: l'air conditionné était tout du long à température I-DÉ-A-LE!






1 commentaire:

  1. j'adore comme tu ecris. Merci Pat tu me fais voyager et bien rire.

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Voyages en tous genres d'une citoyenne temporaire de la planète Terre. Commentaires bienvenus, mieux encore s'ils ne sont pas anonymes.